Avant toute autre explication, je tiens à ce que notre
lecteur comprenne que le fait de l'évasion de France n'était pas, pour la très grande
majorité des jeunes gens, une affaire organisée. Il s'est agi, au moment du renforcement
du S.T.O. (service du travail obligatoire), d'une décision de refuser cette loi qui
consistait à travailler en Allemagne pour les nazis. Cette décision était individuelle,
parfois partagée par un ou deux amis très proches dont ont était sûr.Les passages de la frontière franco-espagnole se sont échelonnés depuis
1940, après la débâcle de l'Armée française. Il est certain qu'à cette époque les
évasions de France furent rarissimes. Pour ceux qui tentaient l'aventure sans avoir des
papiers établis pour les autoriser à entrer en Espagne, certains furent incarcérés
pour un temps indéterminé avant d'être raccompagnés en France, la plupart du temps en
zone encore "libre", d'autres furent refoulés sans délai. L'aventure se
terminait généralement devant un tribunal français qui semonçait le contrevenant et
lui infligeait une courte peine de prison avant de l'inviter à rejoindre les
"chantiers de jeunesse du Maréchal". (voir G. Garoche : Bille en tête).
Le nombre de passages alla en augmentant discrètement en 1941 et
1942, accru par les passages de personnes pilotées par des réseaux, notamment pour
évacuer des aviateurs alliés descendus en France ou des Résistants "grillés"
dont le séjour en France devenait impossible. Pour ce qui était des étrangers, ils
furent rapidement pris en main par les ambassades et les consulats de leur nationalité
et, même incarcérés, leur évasion ne fut pas mise en échec. Pour les Français, ce
fut différent et le retour à la base de départ en France fut courant. Certains,
flairant le piège se déclarèrent Canadiens pour la circonstance, mais l'astuce ne fut
pas longtemps efficace .
Pour les Juifs, Français ou étrangers, la situation était
difficile à maîtriser car ils se trouvaient en terrain hostile en Espagne pour les
raisons générales et en France si, par malheur ils s'étaient faits connaître comme
Juifs, ainsi que l'avait ordonné le gouvernement de Vichy.
La loi promulguée par Pierre Laval à Vichy, le 4 septembre
1942, établissant le Service du Travail Obligatoire en Allemagne, (abrégée en S.T.O.)
devait rendre impossible la présence en France des jeunes gens de plus de 18 ans. Tous
devaient être "invités" à partir pour le Reich travailler dans les usines
d'où les ouvriers allemands avaient été requis par l'armée pour lutter notamment sur
le front russe. Le renforcement du S.T.O. le 16 février 1943 pour un service de deux ans
et l'appel des classes 40-41 et 41-42 le 21 février aggrava la situation. Certains jeunes
français furent purement et simplement "ramassés" à la sortie de leur lieu de
travail (par la police française) et transportés en Allemagne sans même repasser par
leur domicile. Pour les petites entreprises, le processus de fermeture fut signifié et le
personnel mis en demeure de se présenter au "bureau d'accueil" du S.T.O. .
(service du travail obligatoire) (F.-G. Dreyfus - Histoire de Vichy).
Il ne restait plus qu'à obéir... ou bien disparaître d'une
façon ou d'une autre. Certains crurent utile de prendre le chemin des "maquis",
c'était un choix. Aux historiens revient la tâche de documenter ce choix.
A partir de 1942, surtout après le 8 novembre, date du
débarquement allié en Afrique du Nord et après le 11 novembre, date à laquelle Hitler,
rompant les conditions de l'Armistice conclu entre la France et le Reich le 22 juin 1940,
donna ordre à ses troupes d'occuper aussi la zone libre, chaque citoyen concerné devait
se décider, rester ou fuir.
Dès lors, les Pyrénées et les parties des départements
français limitrophes devenaient zone interdite comme l'était déjà précédemment la
côte atlantique. C'était alors une solution de traverser les Pyrénées avec le propos
de gagner l'Afrique du Nord et les Armées françaises combattantes. Une autre solution
était de "prendre le maquis en France".
Il va de soi que le franchissement clandestin de la barrière des
Pyrénées qui est un exploit sportif surtout hors des chemins connus, par les sentiers de
mulets ou pires, confrontait à des périls autres que les pièges de la montagne. Les
Allemands avaient disposé des troupes de montagne, souvent autrichiennes, des douaniers,
etc. tous personnels pour lesquels la montagne ne présente pas de difficulté, afin de
surveiller cette frontière.
Ces troupes avaient l'avantage du chasseur par rapport au gibier
puisqu'ils pouvaient utiliser les voies les plus praticables et qu'ils disposaient de
chiens et d'armes à feu de longue portée.
Avant de se trouver à proximité de la montagne, les candidats
à l'évasion de France devaient d'abord se déplacer de leur résidence qui pouvait être
au nord de la France avec le handicap d'avoir à traverser la limite qui séparait les
deux zones et dont les gardes existaient encore, même après l'occupation totale du
territoire. Ensuite, il leur fallait se rapprocher des Pyrénées, si possible sans se
faire remarquer. Considérons les difficultés : à cette époque, les frontaliers
s'exprimaient entre eux généralement en Basque, en patois béarnais, en Occitan voire en
Catalan selon leur position au nord des Pyrénées. Le Français, langue administrative et
scolaire n'était pratiqué qu'avec les "étrangers", et pas par tous les
habitants.
Il était difficile à un non résident de prendre l'accent du
cru, à moins d'être doué pour l'imitation, au risque d'attirer l'attention sur lui.
Quant au vêtement, il ne devait en aucun cas faire remarquer celui qui le portait. Autant
dire que l'on se trouvait en vêtement citadin ou campagnard mais surtout pas adapté à
la course en montagne.
Un autre facteur défavorable était l'ignorance de la longueur
du trajet à parcourir et de sa difficulté. Rares étaient ceux qui avaient déjà
parcouru les Pyrénées, même en touristes avant le conflit. Or, les chemins que nous
suivîmes n'étaient pas les trajets Hendaye-Irun ou Cerbère-Port Bou. Les cols routiers
nous étaient interdits. En un mot, tout passage facile était étroitement gardé. Il ne
restait donc que les passages les plus difficiles, gardés aussi mais par patrouilles. Il
était nécessaire que les guides fussent informés des habitudes des patrouilles, ce qui
impliquait certaines complicités avec les fermiers français ou espagnols dont les fermes
étaient en montagne et dont l'état d'esprit était favorable à notre projet.
Ajoutons à cela que nous partions "rejoindre de
Gaulle" en toute naïveté, avec (même pour les agnostiques) une foi affirmée dans
la réussite de ce parcours qui n'était qu'une formalité dès l'instant où l'on posait
le pied sur les Pyrénées après avoir échappé aux polices et autres obstacles. Nous
étions attendus... sans aucun doute. L'expression de "la foi qui renverse les
montagnes" était parfaitement adaptée à ces départs.
Nous connûmes des marches de 48 à 72 heures dans des
difficultés incroyables : caillasses qui vous entraînent vers le précipice, neige
jusqu'aux genoux, chemins de chèvre que l'on ne saurait voir si le guide ne nous
précédait pas, montées harassantes, descentes de tous périls, etc.... , et nous
étions chaussés et vêtus comme pour prendre le Métro à Paris ! Sans oublier les
possibilités d'être repérés par une patrouille et tirés comme des lapins.
Nous avons cru la partie gagnée quand le guide nous annonça
qu'il devait nous laisser car la frontière était à quelques centaines de mètres à
parcourir sans autre difficulté. Il s'en retourna et, harassés mais ragaillardis par
l'approche du succès mérité par notre audace, nous nous sentions prêts à nous
enrôler dans une de nos Armes sitôt que l'Espagne aurait été traversée. Ce n'était
plus que mille kilomètres et certainement qu'un consul britannique ou américain se
ferait un plaisir de nous aider à achever le voyage.
Las ! Notre foi avait effectivement renversé la montagne, mais
elle avait aussi, sans doute, attiré les carabiniers espagnols qui tenaient leurs fusils
en joue dans notre direction à quelque distance de la frontière que nous venions de
franchir. Nous constatâmes que le comité d'accueil était parfaitement rôdé. Que faire
devant tant d'empressement que de lever les bras en signe de satisfaction. Il était bien
normal que nous puissions dire que nous ne souhaitions que passer sans déranger et la
présence d'une force de police n'avait rien pour nous étonner. (voir J.-C. Montagné : "Les lettres... jamais écrites"
Nous fumes tout de même froissés lorsque les militaires nous
mirent des menottes, deux par deux.
La suite se trouve dans les
différents récits que nous publions plus loin.
v
L'excellent travail d'historien du Professseur Robert BELOT (Aux
frontières de la Liberté) analyse profondément le fait de l'Évasion de France sous
l'occupation Allemande. Des récits sont repris dans : ( du même auteur : paroles de
Résistants).
PAGE SUIVANTE :
Récit du Docteur Pierre DURBAN : UNE DRAMATIQUE ÉVASION