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Une dramatique évasion

A Eloi EYHERAMENDY, passeur basque

Trajet P. DURBAN.jpg (111828 octets)

Extrait de l’Union des Combattants n° 79 – 1er tri. 1990

Ce 9 mars 1943, dans un vieux bar (actuellement détruit) situé face à la gare d'Oloron Sainte-Marie, je figurais au milieu d'une demi-douzaine de «candidats» à l'évasion par l'Espagne, autour d'un premier passeur basque. A moins de 24 ans, J'étais sans doute le plus âgé de ces garçons, réfractaires au S.T.O. dans leur ensemble. Ce passeur était un homme d'environ 40 ans, plutôt petit, râblé, trés solide, dont nous pûmes juger la remarquable résistance. La nuit venait. Nous fûmes entassés dans la vieille auto qui partit d'Oloron pour Montory. Nous descendîmes tout en haut de la côte qui tombe sur ce village, quittâmes la route pour foncer droit vers le Sud, à travers prés, loin au-dessus de Montory. Un beau clair de lune illuminait la montagne. A notre droite s'ouvrait la vallée de Tardets, baignée d'une douce lumière: les patrouilles allemandes y fourmillaient, mais aucune ne se risquait vers le col menant à Haux vers lequel nous avancions très vite. Les pâturages devenaient pauvres, parsemés de mauvais taillis. Aux environs de minuit, nous passâmes le col, dans une zone désertique. La descente vers Haux se fit par une forêt rabougrie, sans même un semblant de sentier, à travers les fondrières. L'altitude était moyenne (environ 700 mètres), la nuit restait claire et tiède, l'hiver avait été d'ailleurs exceptionnellement doux, et le guide nous disait que la haute montagne n'avait que très peu de neige: voilà qui allait faciliter notre équipée, bien sûr.

Alors que la fatigue allait commencer à se faire sentir, nous arrivâmes à une étable, accrochée aux flancs d'une pente raide - juste au-dessous, aux bords d'un petit torrent, se dressait une ferme - nous grimpâmes à l'étage de l'étable, où s'entassait du foin. Une dizaine de garçons de notre âge y étaient couchés. Ils attendaient un second passeur, qui devait nous avancer beaucoup sur le chemin de l'Espagne. Sa venue était attendue pour la nuit suivante.

Notre premier passeur nous quitta bientôt, après avoir accepté de nous des sommes dérisoires: il prenait ce que nous voulions bien lui donner, et certains d'entre nous n'avaient presque rien. Il repartit pour Oloron, devant donc marcher toute la nuit. (Bien plus tard, nous apprîmes qu'il avait été très vite pris et exécuté par les Allemands).

Nous avons dormi dans le foin, et ne sommes pas sortis de l'étable de la Journée suivante. Le maître de la ferme nous apporta du pain et du mouton rôti. Lui aussi risquait sa vie, et la vie de toute sa famille. Heureusement, il se situait très au-dessus du hameau de Haux, loin de l'habituelle surveillance allemande. Lorsque nous le quittâmes, la nuit venue, nous avions décidé de lui donner le peu d'argent qui nous restait. Nous passions devant lui en file indienne, en bas de l'échelle du grenier à foin. Il accepta une obole des trois premiers d'entre nous, et refusa énergiquement quoi que ce soit de la douzaine des autres. Sortant de l'étable, et traversant le torrent, nous passâmes devant sa très vieille mère toute vêtue de noir, agenouillée sur une pierre plate : elle priait pour nous.

Nous suivions le second passeur, homme de quarante ans environ, grand, très svelte, coiffé d'un magnifique béret basque.

Ce sentier était très facile, agréable même, le long de belles futaies, au niveau des bois de Harbeltx et de la forêt de Haux. Jamais les Allemands ne venaient là. Nous en profitions pour causer sans retenue avec notre très sympathique guide, lui-même fort disert, et intéressant. La nuit était moins belle que la précédente, les nuages cachaient la lune, mais la douceur de j'air restait exceptionnelle.

Le sentier dominait de très haut la vallées du Saison et le bourg de Licq-Atherey, pour nous conduire au dessus de la profonde gorge du torrent Uhaitza, venant de Sainte -Engrâce. Nous descendîmes à travers prés, dans le plus grand silence, vers la route qui suit l'Uhaitza. En effet, si les parcours précédents étaient situés loin de toute surveillance allemande, il n'en était pas de même pour la route de Sainte-Engrâce, continuellement parcourue, jour et nuit, par les patrouilles allemandes, fortement équipés, renforcées de chiens policiers. À quelques dizaines de mètres au-dessus de ce dangereux chemin, nous nous couchâmes dans l'herbe, sans le moindre bruit. Nous attendîmes un peu de temps : un adolescent montait vers nous, au-dessus de la route. Il converse rapidement avec notre guide, en Basque. Ce jeune garçon était un élément essentiel du passage en Espagne : c'est lui qui devait nous avertir de la position exacte des patrouilles allemandes. Ces dernières toléraient sa présence sur le chemin tellement surveillé car il apportait à son père, ouvrier à l'usine EDF très proche (au confluent des torrents de Larrau et de Uhaitza), son « casse-croûte » nocturne : c'était là le « passeport » de cet héroïque garçon. Il nous donna « feu vert ».

Au galop, nous traversâmes la route, et nous nous jetâmes vers le torrent que franchissait une mauvaise passerelle. À quelques dizaines de mètres, dans une vieille maison, un chien hurla à la mort. (Heureusement, les Allemands étaient loin). La rive gauche de l'Uhaitza est en pente très rude, nous la gravîmes toujours au galop, pour nous écrouler sur l'herbe d'un faux plat, épuisés, après une dizaine de minutes.pendant que nous reprenions péniblement notre souffle, nous fûmes fort inquiets d'entendre, au-dessous de nous, le bruit d'un halètement d'une surprenante intensité.il s'agissait de quatre de nos compagnons, déjà épuisés, venant de Marseille, sans doute gravement sous-alimentés. Nous pûmes bientôt repartir, cependant, à la file indienne, derrière notre guide. Devant nous s'ouvrait un sentier en corniche, quelquefois dangereux, dominant souvent à pic la gorge profonde. Nous passions sous le pic Jaura, et montions vers Kakoueta. Mais, sortant de la gorge, nous trouvâmes assez vite des prairies moins tourmentées, au niveau de Xuhurtia et du col des Trois Croix (en Basque : Lexartzùko Lepoa).

L'altitude se précisait, dans une steppe assez monotone, vers 1300 mètres, aux lieux-dits : Negumendi, Abarrakia, Otxogorria.... enfin, vers trois heures du matin, nous arrivâmes sur un vieux cayolar, perdu, au-dessus des gorges fameuses de Kakoueta. Le guide nous dit : « Nous sommes en avance, vous avez bien marché. Le groupe qui doit passer la frontière cette nuit vient de partir d'ici, il y a très peu de temps. Ceux d'entre vous qui le désirent n'ont qu'à marcher dans cette direction. Vous devez faire la jonction dans moins d'une heure. Ceux qui sont fatigués passeront la fin de la nuit et la journée de demain dans ce cayolar ». La plupart d'entre nous décidèrent de continuer. Mais les quatre Marseillais restèrent au cayolar. Jamais plus nous n'entendîmes reparler d'eux : il est probable que les Allemands les firent prisonniers quelques heures après ; la journée qui commençait allait, en effet, vite évoluer de sinistre façon. Je fis, heureusement, partie du groupe qui se lança à la poursuite des camarades déjà engagés sur l'ultime tronçon du parcours. Nous les rejoignîmes bientôt. Il y en avait une bonne dizaine, derrière deux guides basques dont le principal était -- je le sus par la suite -- un berger de Xuhurtia-Sainte-Engrâce : Eloi Eyheramendy, hommes de moins de 40 ans, d'assez petite taille, très sec, d'une résistance fantastique, taciturne et sombre. La steppe s'élevait, peu à peu, vers 1400 mètres dans la région de Sarmendi. Après les lieux-dits Izeito, Igelua, en sortant du dernier petit bois de haute altitude, voilà que nous nous trouvâmes juste au-dessus d'un groupe aussi important que le nôtre, émergeant lui aussi du taillis. La première grande plaque de neige glacée nous séparait. Après quelques interminables secondes d'une attente angoissée, une voix s'éleva en Basque. La réponse fusa en Basque également, avec les plus vives démonstrations de joie, bien entendu -- mais démonstrations silencieuses, car nous touchions à la frontière même, que nous savions étroitement surveillée par de fortes patrouilles de troupes spécialisées de montagne : Bavaroises et Autrichiennes. Nous étions maintenant plus de 40, avec de nouveaux compagnons, venant de la vallée de Larrau par le pont de Logibar.

L'enneigement commençait, et nous voyions distinctement, dans la nuit assez claire, sur notre droite, la chaîne frontières, dentelée de pics, toute blanche, à près de 2000 mètres d'altitude (en face de nous : le Otxogorrigane, 1923 mètres). Longtemps, nous marchâmes, sur la neige glacée, visant une dépression de la haute barrière : le port de Bimbaleta.

La fatigue était venue pour tous, nous prenions du retard, notre file s'allongeait sur des centaines de mètres, j'avoue avoir fait partie des derniers, parmi les plus épuisés. Mais derrière moi, un grand et fort gaillard, d'une vingtaine d'années, ne tenait plus debout : il était soutenu, sous les aisselles, par deux de ses amis. Nous arrivions à Eskantola, sous Binbaleta. Éloi Eyheramendy et les autres guides basques partirent au grand galop en plein sud.

Ils abandonnaient la direction du port de Binbaleta pour celle du Belhai, plus haut et plus difficile, mais ignoré des Allemands. Eyheramendy nous sauvait la vie : son œil d'aigle avait perçu, aux premières lueurs de l'Aurore, la présence des Allemands sur le Binbaleta. Nous apprîmes par la suite qu'ils y avaient transporté cette nuit-là, à dos de mulet, une mitrailleuse lourde, pour mieux nous recevoir. Ils avaient été renseignés par un traître local qui resta inconnu. La file indienne de la quarantaine d'évadés s'allongeait encore, en tentant de suivre les véloces guides basques dans le jour naissant.

En peu de minutes, une grande distance sépara les plus frais des traînards.-- ce bien malheureux garçon qui ne tenait plus debout fut abandonné par ses amis -- il se traîna longuement, de plus en plus loin derrière, pour être finalement abattu par les Allemands -- car les balles ne tardèrent pas à siffler. Nous contournions même un piton où un soldat montait la garde et qui se mit à tirer, d'assez près. Heureusement, le gros de la troupe allemande, situés au Binbaleta, ne put déplacer la mitrailleuse de façon valable. Elle dut se contenter de tirer au fusil, de très loin. Le port de Belhai était encore lointain, une zone de montagnettes « russes » nous en séparait, complètement enneigée.

Je grimpai les raidillons à quatre pattes, et me laissai aller sur les fesses dans les descentes : j'y laissai tout de suite mes fonds de pantalon. Gêné par un gros pardessus, je le jetai tout de suite. Et je fis de même pour mes souliers trop inadaptés sur cette glace. Ainsi je galopais en chaussettes de laine, et les fesses au vent. Les balles des fusils de guerre claquaient dans la glace tout autour des fuyards, avec un peu plus de précision. C'est que les Allemands abandonnaient leur position de Binbaleta pour se précipiter vers Belhai, et se rapprocher de nous.

Enfin arriva la dernière montée, une vraie falaise glacée, ou toute trace du sentier estival se trouvait évidemment occultée. Devant moi passait le gros de la troupe, derrière moi s'allongeait la file des malheureux encore plus épuisés que moi, avec -- au loin -- une silhouette quasi immobile, celle du camarade qui allait mourir : c'était un excellent jeune homme du piémont pyrénéen, fils unique d'une pauvre veuve... enfin, je franchis la crête, après une dure grimpée à quatre pattes, sous le claquement des balles. J'eus le tort de me dresser de toute ma taille pour sauter de l'autre côté, où m'attendait plus d'un mètre de neige molle.

Une seconde à peine après que j'eus ainsi quitté la crête du Belhai, une balle passa exactement à l'emplacement qu'occupait mon corps à l'instant d'avant... je suivais les traces de mes prédécesseurs dans cette neige molle. Une minute après, j'en trouvais une trentaine rassemblés, autour de feux où ils brûlaient leurs cartes d'identité (nous devions, en effet, nous présenter aux Espagnols comme « Canadiens français », afin de n'être pas reconduit à la frontière. Cela était arrivé quelquefois et les malheureux évadés avaient été immédiatement expédiés sur Buchenwald et autres lieux).

Certes, les geôliers espagnols n'en allaient pas être dupes.ce fut pour eux source de rigolade : nous allions être «canadienses de Paris ». Éloi Eyheramendy et les autres guides, assis sur des rochers, regardaient ce spectacle avec une tristesse profonde. À quoi pensaient ces hommes de fer, taciturnes et sombres ? A la journée qu'il devaient passer, dans ce désert glacé, à 2000 mètres d'altitude, avant de pouvoir se glisser vers la France, par des passages connus d'eux seuls. Mais peut-être, pendant ce temps, les Allemands allaient-ils saccager, brûler leurs maisons, tuer leurs vieux parents, femmes et enfants, expédier leurs troupeaux vers l'Allemagne... Quant aux quatre tristes Marseillais laissés dans le cayolar de la haute steppe, comment échapperaient-ils aux recherches frénétiques qui allaient dès maintenant commencer ? La fureur des Allemands, qui ne se pardonnaient pas d'avoir laissé échapper une quarantaine d'évadés, sauvés par la maîtrise d'Eloi Eyheramendy, juste devant le piège de Binbaleta, était, évidemment du plus sinistre augure.

Devant nous s'ouvrait la descente vers Venta de Araco (vallée de Ponçai espagnole). Les carabiñeros, aux aguets de cette fusillade du versant français, nous y attendaient. Ces hommes allaient nous y recevoir, presque fraternellement, mais pour nous livrer à la redoutable « guardia civil », laquelle allait nous ouvrir les prisons d' Espagne, qui nous attendaient pour huit mois littéralement infernaux.

Dans les deux très dures prison que je connus : Pamplona et Figuerido-Pontevedra, je fus intimement lié à un grand nombre de jeunes Basques, les plus authentiques : paysans, montagnards. Voici la conclusion que j'ai tirée de ce contact : « quand on a pu acquérir la confiance d'un Basque, on peut compter sur lui plus que sur soi-même ». Je quittai Eyheramendy, dont je vois encore la silhouette, se découpant sur la haute falaises frontalière... je fouillai mes poches et y trouvai trois pièces d'argent, de 10 F comme il y en avait quelques-unes encore. Je les lui tendis. Voici sa réponse : « garde çà, petit, car en Espagne elles conserveront une valeur ». Cet homme avait tout risqué pour un salaire infime et voilà ce qu'il était capable de dire. (il vient de mourir, octogénaire, dans sa maisonnette de Xuhurtia-Sainte-Engrâce). Je voulais écrire son épopée, ce qu'il refusait avec autant d'énergie que de douceur, exigeant pour lui et les siens le voile d'une humilité « qui n'était pas de ce monde ». Devenu vieillard, moi aussi, j'ai tenu à écrire ces quelques lignes à sa gloire ; comme à celle de ce berger du Haut-Maux qui -- lui aussi -- refusait le salaire de son héroïsme ; à celle du gamin de la gorge de l'Uhaitza, à celle de tous les autres passeurs de Haute-Soule, dont l'histoire doit demeurer.

Et j'ai voulu me découvrir devant la splendeur de cette race basque, capable d'offrir à un monde dégénéré d'aussi sublimes figures.

Pierre Durban, médecin retraité, Bordeaux.    N.B- Le Dr Durban a quitté ce monde, nous pensons aux services rendus à ses codétenus.

Ci dessous deux photos dues à Lucien ALCAT (07/2015)

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