J.-C. B. Montagné

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CINQUIÈME LETTRE, extraite des "lettres ... jamais écrites"

Pampelune, le 15 mars 1943 au soir.

Et bien, mon Cher, ce que je vais te conter va te renverser.

J'attendais impatiemment à Mont-de-Marsan, en m'éloignant dans la forêt de pins le jour, dormant dans le bureau de la Mairie la nuit, sans pouvoir en sortir, car le portier, qui ignorait ma présence, verrouillait les issues. Gustave ne pouvait pas dire à son concierge qu'il avait du travail tardif chaque jour pour qu'on lui laisse une porte ouverte. Je partageais le dîner de l'équipe. Nous nous promenions un peu, Gustave et moi, dans le noir de la ville sans lumière. Un soir, nous avons fait une bonne farce à un soldat allemand en goguette. Ce pauvre troufion, qui aurait sans doute préféré être près de sa Gretchen, était complètement ivre quand il s'approcha de nous pour nous demander en saluant aussi dignement que possible : "Gaffet deu chportze". Après consultation et répétition, Gustave et moi conclûmes qu'il cherchait le café des sports et nous lui avons indiqué tout droit... la direction de la rivière. La Midouze coulait à une centaine de mètres de là et elle est peu profonde.

Puisque l'occupant nous imposait le couvre-feu et les rues sans lumière, il fallait bien qu'il en profitât aussi. La devise de nos cousins Germains étant "Got mit uns" (Dieu avec nous), nous espérons que notre poivrot aura pu remarquer la rivière avant de mettre de l'eau dans son vin !

Le 7 mars, Gustave me donnait les ultimes consignes. Je devais partir le lendemain matin pour Salies-de-Béarn où un contact, un certain M. Darricau me prendrait en charge. Évidement, pas de gros bagage ; je n'en avais pas plus qu'en arrivant ici, je garderai le tout. Je passai la nuit du dimanche au lundi 8 dans un petit hôtel de confiance dont la patronne accepta de m'héberger sans remplir de fiche de police. En effet, mon car partait à 6 heures du matin et je ne pouvais pas coucher au bureau car toute incursion de Gustave à une heure si matinale aurait risqué de donner l'éveil au concierge.

La patronne de l'hôtel me reçut dans le couloir, elle abandonna un instant le bar qui était rempli de ce monde bruyant du midi. C'était l'heure de l'apéritif ou plutôt des mixtures innommables qui en tenaient lieu. Sans tarder, elle me conduisit au deuxième et dernier étage de l'hôtel et m'indiqua une petite pièce servant de débarras, sans fenêtre ni lavabo, mais dans laquelle on rangeait les matelas de rechange et un lit de fer. Elle me recommanda de me déchausser, d'être silencieux, de ne pas fumer et de partir aussi tôt que possible sans bruit. Elle ne fermerait pas à clef la porte de l'entrée sur la rue, je n'aurai qu'à tirer le loquet, silencieusement. Elle me donna la clef de ma "chambre" en m'enjoignant de m'enfermer à clef sitôt que je serai prêt.

Je devenais mon propre prisonnier. Une faible ampoule éclairait le réduit où je pouvais juste me tourner. Je résolus de m'étendre sur le lit qui grinçait un peu. L'heure avançait ; pour toute compagnie j'avais ce livre de maths, drôle d'idée d'avoir pris celui-là... Je n'avais envie, ni du livre, ni du carnet de croquis, j'étais mal à l'aise. Dormir ? Je n'en avais pas envie, j'étais tendu. Vers les dix heures du soir, un bruit de bottes dans l'escalier et des éclats de voix me sortirent de ma torpeur. Je sortis du lit lentement pour qu'il ne grince pas et j'éteignis la lumière. Je ne respirais plus ; je restais figé sur mes chaussettes, n'osant bouger de peur de heurter quelque objet dans l'obscurité.

Une raie de lumière sous la porte m'indiqua l'éclairage du palier.

Les bottes gravissaient l'étage suivies des chaussons de la patronne de l'hôtel. Bruits de clefs dans les serrures ; des portes s'ouvraient, puis se refermaient.

-"Voilà, monsieur l'officier, dit-elle devant ma porte, vous avez vu toutes les chambres. Êtes-vous satisfait ?"

-"Nein, dit-il, et cette porte vous avez pas ouvert !"

-"Il n'y a rien là-dedans, c'est un débarras pour les balais, les matelas, les choses pour le ménage."

-"Et bien ! Ouvrez la porte, je veux voir".

Et, ce disant, il agitait la poignée avec violence. Moi, derrière, j'étais glacé, figé. Et la patronne de lui répondre avec un remarquable sang-froid :

-"Vous avez demandé de visiter les chambres, j'ai pris toutes les clefs au tableau, vous avez vu. Je n'ai pas cette clef là, je ne m'en occupe jamais. C'est la femme de ménage qui s'en occupe, je ne sais pas où elle a mis la clef. Revenez demain matin quand elle sera là. Et puisque je vous dit que c'est un placard pour le ménage, vous pouvez me croire."

-"Ach pon ! Pien, che reviendrai."

Ils redescendirent. Je n'avais pas bougé, je sentais ma sueur dégouliner le long de mon corps glacé. Mes genoux me donnaient une curieuse sensation. J'attendis un peu après avoir entendu le bruit du loquet de l'entrée, puis je me couchai, silencieux comme un chat et me contraignis à reprendre ma respiration normale. J'avais le cœur dans un étau, quelle peur j'avais eue, pour moi et pour l'hôtelière. Quelle femme admirable. Je dormis, entre deux rêves jusqu'à quatre heures du matin et dès la fin du couvre-feu, je quittai l'hôtel sur mes chaussettes en descendant l'escalier le long du mur pour ne pas faire craquer les marches. J'enfilai mes godillots dans l'entrée et partis très vite dans le petit matin vers la gare de Mont-de-Marsan. Gustave m'attendait, nous nous sommes retrouvés, aussi émus l'un que l'autre, suçant nerveusement nos pipes.

Le car m'emporta vers Dax où il me déposa à 6 heures et demie. Il me fallait attendre le train de 8 heures sans trop séjourner près de la gare. J'errai un bon moment dans les rues, béret basque sur la tête, comme tout le monde. Peu avant l'heure, je filai à la gare avec la foule des voyageurs, béret parmi les bérets. Le train partit à petit teuf-teuf ! jusqu'à Puyoo où la correspondance pour Salies-de-Béarn se fit sans encombre. J'arrivai au terme du voyage avant l'heure du déjeuner.

"Salies de Béarrrn" clama le haut-parleur dans un gargouillis rocailleux aussi incompréhensible que dans toutes les gares du monde. Les voyageurs descendaient. La nuit précédente m'avait mis en alerte ; échaudé, je ne me pressai pas et jetai un coup d’œil par la fenêtre du wagon. Sur le quai, vers la sortie des voyageurs, des gendarmes arrêtaient les gens pour contrôle des valises -à cause du marché noir- et des papiers ; cela pouvait ne pas être bien gênant pour moi, encore que j'eusse un kilo de sucre dans mon sac de casse-croûte. Il y avait plus dangereux : deux individus de la milice, uniforme noir, brassard, fusil, béret sur l'oreille. Il était urgent que je me débrouille pour éviter ces paroissiens-là ; même avec ma fausse vraie carte d'identité, ce ne sont pas des fréquentations convenables pour un jeune homme !

Les couloirs du wagon étant assez dégagés, la foule agglomérée autour des uniformes, je filai vers l'arrière du train, ayant repéré d'un coup d’œil la sortie des bagages qui donnait directement sur la place de la gare...et la liberté. Je pris donc mon parti de passer par cette voie et, d'un pas apparemment tranquille, je me hâtai de traverser le quai en évitant de regarder ailleurs et j'empruntai cette sortie non gardée. Je suis sorti comme un colis ordinaire... un ballot, quoi ! Me voici dehors avec mon petit sac, mon bouquin et mon carnet de dessins. Pas de doute, mon ange gardien doit m'accompagner ! J'étais toujours libre et n'avais plus qu' à chercher le bistro où je devais joindre M. D... L'ayant demandé au comptoir comme cela m'avait été précisé, la réponse fut négative.

-"On ne l'a pas encore vu. Peut-être ce soir."

Je ne voulais pas traîner au bistro, je suis parti dans le pays et, pour tuer le temps, j'ai fait un croquis de l'église. J'ai déjeuné dans le square d'un sandwich que j'avais apporté de Mont-de-Marsan, complété par quelques morceaux de sucre et de l'eau de la fontaine publique. J'épuisai ainsi l'après midi, en errances avec passages au bistro chaque heure. Rien jusqu'à neuf heures du soir où M.D... parut enfin. Il me dit de me tenir au même endroit le lendemain à dix heures.

Ce mercredi 10 mars était le mercredi des Cendres. Je l'ai attendu planqué pour la nuit dans une salle d'attente de la gare où aucun train ne passerait jusqu'au lendemain. Cette fois, les gendarmes et les escogriffes de la milice sont partis, je pourrai me reposer, mais il fait froid ; bienvenu est le col de fourrure de ma veste de cuir. Par chance, le pays est tranquille, aucune patrouille ne passe. Je suis "levé" très tôt. Personne dans les rues. La fontaine publique me permet de me réveiller les yeux avec deux doigts glacés. L'église m'a accueilli pour la première messe, pour me recueillir certes, mais aussi parce que je me mêlais ainsi à une foule anonyme sans traîner en ville.

A dix heures, nous étions dans la "traction" de M.D... qui nous emportait vers Navarrenx. Avant de partir, M.D... a voulu voir mes papiers. Il a semblé satisfait. Si nous étions contrôlés en cours de route, mon apparence juvénile, imberbe, ne contredirait pas la carte d'identité. A Navarrenx, M.D... me dit d'attendre sans m'éloigner et il me laissa là. Comme il devait revenir, il m'a dit de laisser mes affaires dans la voiture. Je gardai cependant mon bouquin pour passer le temps, mais j'eus le tort de laisser mon sac qui contenait encore un casse-croûte et le sucre. J'ai commis là une grave erreur car M.D... n'est pas revenu. Je lui en ai voulu, mais après tout, est-il libre de ses mouvements ? Cela aurait pu me coûter la vie, tu vas savoir comment.

Je restai donc à jeun mais bah… ! Une fois parvenu de l'autre côté de la montagne, la frontière étant proche -dans mon idée-, je serai sans doute pris en charge et... marche, petit soldat. Il y a un monde entre les idées qu'on se forge et la réalité qui vous tombe dessus.

A neuf heures du soir, un taxi me ramassa. Il devait avoir mon signalement. Il prit un autre gars qui attendait plus loin et nous emporta dans la nuit à Mauléon. Nous y trouvâmes un groupe de six ou huit types. On ne distinguait rien que des voix dans la nuit sans lune. Tous des gens du coin, à l'accent rocailleux. Nous parlions peu, prudents et transis. Un peu plus tard, ce fut une camionnette à gazogène qui nous recueillit ; entassés sur son plateau, nous filions vers la montagne. Dans ma candeur, je m'imaginais que nous allions traverser ainsi la moitié des Pyrénées, mais non, nous nous sommes arrêtés à l'orée de la forêt d'Iraty. Là nous attendait le guide Blasquiz. A ce moment, le groupe comptait une soixantaine de personnes, ce que j'apprendrai plus tard. Il était presque minuit.

-"Allez, on y va. Suivez moi tous, passez par où je passe, ne vous perdez pas de vue. Silence absolu et ne vous appelez pas. Ne fumez pas".

C'est ainsi que débuta le passage de la montagne. Pour commencer, il fallut traverser un ru qui serpentait dans l'herbe dense. Nous y avons pataugé l'un après l'autre et mon godillot droit en a profité pour boire un coup ! L'eau de la montagne est très pure, mais glacée. La chaussette de laine a pris une réserve. Il n'était pas question de ralentir la marche très rapide. Le guide filait sous le couvert et nous suivions tant bien que mal en repérant la silhouette qui précédait.

La file s'étirait sous les arbres, grimpant une pente assez raide, on s'essoufflait dans l'air froid. La plupart des types de la campagne tenaient le coup, mais les citadins sous-alimentés tiraient la langue dans cette rude montée.

Après environ deux heures de cette pénible marche dans la rocaille, le groupe s'arrêta à une bergerie où nous avons passé la nuit. Les rassemblements d'hommes exposent toujours à des papotages. Le bruit court que nous sommes perdus et que le guide attend le jour pour voir où nous sommes. Je peux te dire, maintenant que si je l'ai crue sur le moment, ainsi que d'autres, cette information était en réalité tout à fait incroyable. A-t-on jamais vu un guide basque –plus ou moins contrebandier à ses heures, sans doute– s'égarer dans "sa" montagne ? Non, il préférait sans doute que nous ne connaissions rien du chemin emprunté, et il avait ses raisons, je peux maintenant l'affirmer.

Le jeudi 11 mars, nous repartions dans le petit matin froid. Je regrettais mon sac car je n'avais rien à manger. Le cours de calcul algébrique, différentiel et intégral de Laboureur ne pouvait pas me nourrir. Celui-là, je l'ai et si je pouvais l'échanger contre un sandwich, l'affaire serait conclue. Enfin, on marchait, mais dans la neige, à présent. A mesure que nous montions la neige se faisait plus épaisse. Les pas étaient étouffés et la marche plus silencieuse. C'était sécurisant, mais j'avais faim et la tête me tournait un peu. Le ventre creux ? L'altitude ? Je ne sais pas car c'était bien la première fois que j'allais en montagne plus haut que la Rhune qui domine Hendaye du haut de ses 300 mètres.

A midi, le guide nous fit faire halte sur une partie à peu près horizontale de la forêt. Il nous fallut attendre six heures du soir pour passer pendant la nuit à proximité de postes de garde allemands. Les autres mangeaient, le guide s'étonna de ma sobriété. Je lui expliquai ma mésaventure et partis m'allonger après avoir croqué un peu de neige comme coupe-faim. Je fus pris de coliques peu après et partis me soulager. J'étais crevé et me suis allongé pour dormir, comme une bête. On essayait de m'en empêcher, mais le sommeil était le plus fort, je me disais -"Qui dort, dîne"- Un bon coup de pied dans les côtes me réveilla, il fallait repartir. Ca tournait, mais je marchais. Et maintenant, je sais que je dois dire un grand merci au guide pour son coup de pied. S'il m'avait laissé dormir, je mourais sans m'éveiller. Toutefois, un cadavre peut être gênant, ça balise un chemin et le froid conserve la viande ; mieux vaut un traînard qui marche quand même, cela laisse moins de traces, encore que....

Moi, j'en laissai, des traces ; au risque de ralentir la colonne à cause de ma diarrhée qui n'était plus que de l'eau. Blasquiz commençait à me regarder d'un mauvais œil. Je lui dis d'avancer sans m'attendre, je le rejoindrai. Pas question, il ralentit. Je faisais vite et hâtais le pas. Enfin, nous avancions dans la caillasse, éclairés faiblement par une lune économe, en essayant d'être silencieux. Je planais, l'irritation gênait ma marche, mais il fallait avancer... avancer... et sans bruit.

Le guide nous avertit à un moment donné que nous allions frôler trois postes de garde allemands successifs. Silence absolu et pas de traînard. C'était un exercice de cirque car nous marchions sur les roches, nous suivant en file indienne. Nous sommes passés à quelques dizaines de mètres des cabanes où tout semblait dormir. Pas de chien ! Ouf, le plus dur était passé, la tête me tournait, j'avais faim mais je ne touchais plus à la neige, sinon pour en faire fondre un peu dans le creux de ma main pour boire. La nuit était derrière, le jour se levait, nous étions maintenant assez avancés pour ne pas être repérés. Nous fîmes une halte enfin. Blasquiz eut pitié de moi, je devais avoir l'air d'un macchabée. Il me donna une petite tartine de son pain et un morceau de fromage basque bien dur. Je reçus cela avec autant de joie qu'un mourant reçoit les sacrements et si la communion chrétienne a jamais été manifestée, je pense que ce fut dans ce genre de circonstances. Je ne mangeais pas, je dégustais ; que dis-je, je ruminais et je bénissais cet homme. Je n'avais pas mangé depuis le 10 au matin, et si peu ; nous étions le 12. Et quels efforts à soutenir sans entraînement. Comme cette frontière est éloignée ; combien épaisses ces montagnes ! Quel farceur a dit qu'il n'y a plus de Pyrénées ?

Un autre groupe aussi nombreux nous rejoignit alors avec un guide. C'était surtout des Juifs qui le composaient. Nous étions maintenant au moins cent trente garçons. La colonne avançait en direction du pic des Escaliers. Par un sentier de mule, bordé d'un côté par le roc et de l'autre par des à-pics vertigineux, nous avancions sur la roche gelée. Le temps était sombre et nous marchions dans les nuages. On n'y voyait pas à deux mètres, le sentier penchait souvent vers le vide, les souliers ne sont pas appropriés à ce genre de marche ; nombreux étaient les fuyards en souliers de ville, souvent en très mauvais état. Tu sais bien, toi qui es resté là-bas que le cuir est rare et mauvais et que les semelles de bois sont plus fréquentes que celles en cuir. C'est là que je mesure la veine que j'ai eue de pouvoir acheter au noir ces godillots que j'ai aux pieds. Ils sont encore intacts. Voilà au moins une misère qui m'a été épargnée.

Nous avancions dans la brume épaisse, la buée des respirations haletantes se mêlait au brouillard. Soudain le gars qui marchait devant moi fit un faux pas et partit en glissant vers le bord du précipice. Je n'ai pas eu de réaction raisonnée mais un réflexe envoya mon bras droit vers lui pour saisir le col de sa vareuse. Il est resté avec nous ! Je ne sais pas qui il est, sinon l'un de ceux du second convoi ; nous ne nous reconnaîtrions pas, c'est sans importance.

Nous poursuivions, plus ou moins épuisés. Je marchais comme un somnambule avec l'espoir de passer bientôt cette frontière d'Espagne, signe de liberté. Enfin, nous sommes redescendus, nous rentrions de nouveau sous des bois. La pente était moins abrupte et s'était inversée,  le sol était moins enneigé. Les guides nous réunirent alors et nous indiquèrent une direction.

-"Allez par là, nous sommes en Espagne et nous, nous ne pouvons pas aller plus loin. Il y a d'autres gars à faire passer. Vous trouverez du monde plus bas."

Après ce bon conseil, ils nous demandèrent ce que nous avions comme valeurs sur nous en nous recommandant de ne pas les garder ou de bien les cacher aux Espagnols. Ils récupérèrent nos cartes d'identité. J'avais cinq mille francs sur moi, je les ai donnés au guide avec reconnaissance. Il m'a conseillé de porter la chevalière que ma Mère m'avait donnée pour mes quinze ans de façon qu'elle apparaisse comme une alliance. Je l'ai écouté.

L'Espagne, ah ! l'Espagne, notre liberté enfin gagnée. Nous allions de l'avant dans la descente, dans le plus parfait désordre. Il faisait moins froid, j'avais toujours faim mais j'en souffrais moins. La liberté était là, devant nous, et avec elle l'engagement, le combat et le retour.

Mais quoi ! Vers sept heures du soir surgirent devant nous des carabiniers espagnols. Casquette plate et uniformes, mais surtout fusils pointés sur nous. Pffuit ! Le soufflé se dégonfla. On nous palpa pour voir si nous n'étions pas armés. Rassurés, les fusils remontèrent à la bretelle et les carabiniers nous guidèrent jusqu'au hameau le plus proche dont je n'ai pas retenu le nom. L'un de nous a réussi à sauver quelque monnaie ce qui a permis au groupe de recevoir une maigre soupe pour dix pesetas. Quel festin pour moi ! Après nous avoir comptés, comme des moutons, les carabiniers nous enfermèrent dans une étable...comme des moutons. Ca sentait la vache, la paille était presque sèche, je m'écroulai dans un coin et fus aussitôt pris par le sommeil. Je pense que j'ai perdu conscience à ce moment car je n'ai aucun souvenir, même pas d'un rêve. On me secoua, je me réveillai, il faisait jour. A ce moment, je sentis que j'étais trempé. Je passai discrètement la main pour constater que, sans doute mon intestin martyrisé n'avait pas gardé le liquide absorbé la veille avec tant de plaisir. Où sont les cabinets ? C'est là, me fait-on savoir après traduction. Là.. ? C'est où nous avons dormi ! Si, si, c'est là ! Un peu écœuré, je fis ce que je pus avec la paille. Il m'a fallu supporter ce cataplasme tant que le caleçon ne fut pas sec. Une chance que ce n'était que de l'eau, je pouvais passer inaperçu.

Ce fut donc le samedi 13 mars que nous repartîmes à pied, attachés deux par deux avec des menottes. Des carabiniers devant et derrière la colonne qui s'étirait dans la campagne. Nous étions certains pourtant d'aller vers la liberté. Que l'on nous accompagne, soit, mais les menottes...? Il flottait comme un air d'angoisse... Nous marchions depuis huit heures et demie du matin. Devant nous, des chaînes de collines. Nous montions et descendions sous un soleil de plomb, entre les collines à travers des champs en friches parce qu'il n'y a plus assez d'hommes en Espagne pour cultiver la terre ; après la guerre civile, ils sont morts ou prisonniers, ou avaient espéré trouver refuge en France, les pauvres. A ma question, traduite par le Basque à qui j'étais attaché :

-"Encore loin ?"

Le carabinier qui remontait la colonne de temps en temps répondit :

-"Après la montagne, là-bas"

Je repris espoir, j'avais le regard rivé sur cette colline, mais nous l'avons dépassée... et encore une autre... et ainsi de suite, jusqu'au soir. A peine un arrêt à la mi-journée, sans rien manger. Et je crois bien que les carabiniers non plus n'ont pas mangé, ou alors, c'est si peu qu'on ne s'en est pas rendu compte.

Nous sommes enfin arrivés à Aborrea Alta, gros village où des fonctionnaires nous ont questionnés et recensés. Enfin on nous détache. Pièces d'identité ? Noms ? etc..

Un certain nombre donnaient des noms et des nationalités d'emprunt. Ils se trouvaient Belges, Canadiens, Anglais etc.. Le soir tombant fit arrêter les opérations. Nous étions libres dans le village mais ne devions pas nous en éloigner. Les gens étaient aimables avec nous et seule la barrière du langage me gênait pour leur parler. On nous a donné à manger. Quel balthazar ! Une soupe et une tranche de lard. Un peu de vin d'Espagne, très fruité, mais quel casse-pattes, surtout pour moi qui avais encore le ventre vide, aussi j'en bus très peu. Et surtout je dormis dans ce que j'appellerai un bon lit, tout étant relatif.

Le lendemain, nous nous sommes réunis sur la place que le soleil commençait à chauffer un peu. On nous a encore régalés d'un oeuf frit sur une tranche de pain et arrosé d'un peu de vin. La messe dominicale nous occupera en attendant les fonctionnaires qui n'ont pas fini de nous enregistrer. Les carabiniers ont fait l'appel de ceux qui ont été inscrits la veille et sont partis à pied avec eux. Nous restions là, confiants. Enfin, les fonctionnaires sont arrivés et ont poursuivi leur tâche :

-Pas de pièce d'identité ? Je dis mon nom, le vrai.

-Français ?

-Oui.

-Vous êtes communiste ?

-Non.

-Si, si vous quittez la France vous êtes communiste.

-Ah, bon !

Inutile de discuter. Il parle mal le Français et je ne connais pas un mot d'Espagnol, de toute manière, quelle importance, je ne vais pas moisir en Espagne pour faire de la politique. La politique est beaucoup trop en dessous des circonstances.

A dix huit heures, enfin, nous partîmes dans un car. Nous chantions tout le long de la route, le soleil d'Espagne nous chauffait le cœur, nous nous dirigions enfin vers le but que nous avions choisi : bousculer les Allemands et revenir en France, victorieux. C'est ainsi que nous sommes arrivés à Pampelune pour retrouver nos amis ... au bloc ! Toute la troupe était enfermée au commissariat de police. Pendant la longue attente qui a suivi, nous nous interrogions, personne ne chantait plus. Des gardes armés qui circulaient de l'autre côté des barreaux ne répondaient pas ; nous n'avions rien à manger ni à boire, pas même de l'eau. Nous étions parqués comme des animaux, dans une pâle clarté diffusée par quelques ampoules électriques au filament jaunâtre et tremblotant. Mais les animaux sont nourris, pas nous ! La nuit passa ainsi, nous somnolions tant bien que mal. Enfin, le lundi 15, vers 6 heures du matin, un sandwich à l'omelette nous fut apporté. Un peu plus tard, les prisonniers furent appelés par petits groupes ; on nous accompagnait vers les bureaux de la police administrative.

Nous étions appelés individuellement d'après la liste relevée par les frontaliers. L'interrogatoire recommençait, en hispano-français.

-Pourquoi êtes-vous en Espagne ?

-Pour quitter la France.

-Vous n'avez pas de pièce d'identité, vous n'êtes pas en règle, vous pouvez passer au tribunal.

-Mais je ne veux pas rester en Espagne.

-Où voulez vous aller ?

-En Afrique ou en Angleterre.

-Mais l'Afrique et l'Angleterre sont en guerre contre l'État Français, vous êtes donc un rouge.

-Non, pas du tout.

-Si, vous êtes un rouge.

-Ah bon !

Encore une fois, c'était inutile de discuter, à ce stade nous ne pouvions que nous plier. On a été faits comme des rats.

-Avez-vous une photographie d'identité ?

J'en avais justement une dans mon portefeuille, celle de ma fausse vraie carte, je la donnai. On a pris l'empreinte de mon pouce et cela fera une carte d'identité provisoire de réfugié en situation irrégulière.

Comme nous étions nombreux, l'ensemble des interrogatoires a pris du temps ; toute la journée jusqu'à minuit. Alors, on nous a rembarqués dans des camions. Nous ne savions pas où nous allions, ce que nous constations, c'était l'animosité des carabiniers qui nous bousculaient en hurlant leurs ordres : Venga, venga hombres, de prisa, venga !

Nous avons roulé en convoi peu de temps. Nous étions arrivés, la nuit noire ne nous permettait pas de distinguer grand chose, nos camions avaient franchi un grand porche ; nous étions dans une cour. Nous qui avions pensé être parqués dans un hôtel ou dans une caserne, tu parles..., c'est la prison provinciale de Pampelune : en Castillan la carcel provincial de Pamplona. C'est même une prison modèle, nous n'en demandions pas tant. Mais c'est certainement une mesure momentanée.

Je te donnerai des informations plus détaillées dans mon prochain courrier.

 

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