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auteur : Louis Barthe - Extrait de l’Union des Combattants, 1/1997, n°106 

Après le débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands envahissent en France la zone non occupée. C'est le 11 novembre 1942 qu'ils arrivent en Ariège. Les douaniers allemands s'installent tout de suite sur la frontière pour contrôler tous les itinéraires classiques.

Après la guerre, on a appris qu'à Foix, la police allemande a son siège au château Lauquier ; que l'état-major et la Feldgendarmerie sont installés à l'Hôtel Benoît et à l'Hôtel Auge. Qu'à Saint-Girons, les douaniers étaient logés au château de Beauregard et que le major Drever chef de la douane est aussi de la Gestapo et le chef allemand de la région, où en juillet 1943 il forma un commando spécial de 15 hommes pour chasser les passeurs et les évadés

Ce dispositif était bien dissuasif pour les habitants qui voudraient porter aide aux candidats à l'évasion et l'avis publié par les Allemands dès septembre 1941 pouvait annihiler les meilleurs intentions. En voici un extrait ;

AVIS : "Toute personne du sexe masculin qui aiderait directement ou indirectement les équipages d'avions ennemis descendus en parachute, ou ayant fait un atterrissage forcé, favoriserait leur fuite, les cacherait ou leur viendrait en aide de quelque façon que ce soit, sera fusillée sur le champ. Les femmes qui se rendraient coupables du même délit seront envoyées dans des camps de concentration en Allemagne".

En ce début 1943, bien des Français sont encore "Maréchalistes" et Lavai peut se permettre de clamer à la radio : "je souhaite la victoire de l'Allemagne !".

Tout cela rend plus méritoire et digne de grande admiration, l'action de quelques "Résistants" qui œuvrent dangereusement dans l'ombre.

En début 1943 pleuvent les convocations pour le STO ; les jeunes des classes 1940, 1941 et 1942 sont requis pour aller travailler en Allemagne et je suis du nombre. En notre région, il n'y a pas de maquis organisé, il faut donc se soumettre à la loi de l'occupant, ou se cacher ou tenter l'aventure de l'évasion de France pour reprendre le combat. J'ai entendu parler des réseaux d'évasion, d'aviateurs abattus qui peuvent rejoindre les Alliés et les messages de Radio Londres confirment bien cela, mais je n'ai connu que deux ou trois personnes qui paraissent se rattacher à cette invisible résistance. D'abord Marcel Taillandier qui venait souvent chez mes parents avec mon cousin Joseph Dânnezan, ensuite M. Pycke de Bélesta avec qui ma mère était en relation. Ces personnages étaient pour moi trop mystérieux et bien secrets en ce qui concerne l'action résistante. Aussi, 50 ans après, je suis toujours étonné d'apprendre que tant de personnes ont travaillé pour le passage des Pyrénées, alors que j'ai eu bien du mal à trouver une filière. Bien-sûr, les montagnards ariégeois étaient capables de passer sans guide, et c'était mon cas, mais ma méconnaissance des passages surveillés par les Allemands, m'incitait à rechercher une organisation. En fait d'organisation, je n'ai trouvé que Mme Authié, veuve d'un percepteur qui exerça à Bélesta et à Lavelanet.

C'était une dame d'une cinquantaine d'années qui partageait son existence entre sa maison de Foix, rue Saint-Vincent et celle de Lavelanet, route de Bélesta.

Madame Authié était toujours vêtue de noir. Elle se rendait souvent en l'église où elle se tenait humblement en arrière, auprès d'un pilier.

Elle était menue et sa voix empreinte de douceur dévoilait sa grande modestie, cependant son regard doux et lumineux semblait lire dans celui de ses interlocuteurs.

Je me suis adressé à Mme Authié, parce que son fils Alfred que je connaissais bien, avait subitement disparu de la région, alors que né en 1923, il ne pouvait être en ce moment, requis pour le STO (Service du travail obligatoire).

Alfred Authié était le cousin d'Edmond Maris qui habitait rue Jean Jaurès en face de la maison Barthe et j'avais souvent joué avec lui. Comme il était un ardent patriote, il m'avait dit avoir le regret de n'avoir pu comme moi s'engager en 1939 pour la durée de la guerre ! (il n'avait alors que 16 ans). Il m'avait alors entretenu de son désir de combattre pour la libération de la France, maintenant qu'il avait 20 ans,

- "Où est donc passé votre fils, Mme Authié ?" hasardai-je doucement.

La réponse ne venant pas, je continuai :

- Il ne peut être parti en Allemagne, puisque ceux de sa classe ne sont encore pas requis. Il ne peut donc pas, s'être caché sans raison. Je pense qu'il a trouvé une filière et qu'il a rejoint la France Libre, car il m'avait parlé de cela. J'ajoutai que marié et père d'une petite fille, je ne partirai pas en Allemagne, car engagé volontaire pour la durée de la guerre en 1939, je considérais que je devais rejoindre la France combattante.

Alors, après m'avoir écouté sans m'interrompre, Mme Authié me répondit :

- "Eh bien ! oui, Alfred a rejoint la France Libre et le moment venu, je vous ferai passer la frontière par la Le 11 août 1943, j'ai reçu une lettre d'office de placement allemand, qui m'ordonne de me présenter en gare de Foix, le 17 août à 9 h, porteur de tous mes bagages. Selon les instructions données par Mme Authié, le 16 août à 21 h 30, je frappe à sa maison de Foix, au n° 4 de la rue Saint-Vincent. Un jeune de mon âge m'ouvre la porte. Après m'avoir demandé mon nom, il m'accompagne à l'étage. Là, dans une pièce sont réunis une douzaine de candidats à l'évasion. On me dit que Mme Authié s'est absentée, mais qu'elle ne saurait tarder. Vers les 22 heures elle arrive, accompagnée d'un grand jeune homme blond, qu'elle a récupéré auprès de l'église. Ce garçon âgé de 17 ans a l'air effrayé, mais il se rassure vite en voyant à qui il a affaire. Mme Authié nous raconte qu'elle l'a repéré, rôdant à côté de l'église. De sa voix rassurante, elle lui a demandé s'il recherchait quelque chose. Mis en confiance par la dame, le jeune lui a dit qu'il voulait passer en Espagne pour échapper aux Allemands. Sans connaissance de filières, sans instructions, affamé et fatigué, il envisageait de rentrer en l'église pour demander au curé s'il pouvait lui donner à manger et le renseigner sur les filières pour passer en Espagne,

- Gardez-vous de cela lui dit Mme Authié. Par bonheur, le ciel m'a placé sur votre route, car ce curé n'est pas de notre bord. Venez avec moi, je vais vous conduire en ma maison, où des jeunes comme vous, attendent la formation d'un convoi pour l'Espagne.

Le "Nordiste" est maintenant bien rassuré. Après avoir dévoré un repas offert par Mme Authié, il parle avec les nouveaux amis. L'heure avance et nous nous étendons sur le so| pour un court repos avant le départ. Avant de m'endormir je pensé: qu'un espion pourrait facilement s'introduire dans notre groupe en procédant comme le jeune blond. Il est vrai qu'il est très jeune et si fatigué, que cela me rassure. Néanmoins, j'admire le courage tranquille de notre hôtesse, qui se fie à son instinct, à sa connaissance des hommes, à son regard perspicace, pour détecter les êtres en détresse et les guider vers le salut en risquant sa vie avec tant de modestie et de simplicité.

Cette nuit du 16 au 17 août 1943, reposait chez Mme Authié un groupe de réfractaires au STO qui allaient s'évader de France pour rejoindre la France combattante.

Ces réfractaires sont déclarés lors la loi et ils sont activement recherchés. L'ordonnance du 22 août 1942 du gauleiter Sauckel prévoyait la déportation dans les camps de concentration allemands. Pour ceux qui hébergeaient et aidaient les réfractaires à passer la frontière, les plus lourdes peines étaient prévues, allant de la déportation à la mort. La nuit se passe sans incident et le mardi 17 août dès cinq heures du matin, nous quittons la maison hospitalière. Dans les rues de Foix, nous avançons par petits groupes, en rasant les murs, pour rejoindre un petit bois sur la route du Prat d'Albis.

En ce rendez-vous, peu à peu le groupe grossit et attend les guides.

Enfin ils arrivent. Ce sont deux Espagnols, l'un est d'un âge mûr, l'autre est jeune. Des instructions sont données et la grande aventure de ma vie commence... (je suis évadé... Souvenirs de Louis Barthe).

Bien des années après la guerre, j'ai appris que j'étais passé avec la filière Dubeau. Le réseau a été créé sous les ordres d'Irénée Gros, alias Calmette. Les lignes de passage depuis Foix ont été organisées par Lautier, alias Alary (professeur au lycée de Foix) Peyrevidal et Gouazé alias Grimaud. Le nombre de passages effectué est impressionnant. Il y avait en moyenne 4 passages par semaine et une liste des centres d'hébergement est publiée sur l'ouvrage d'Emilienne Eychenne "Montagnards de la liberté". Des noms d'authentiques et courageux résistants s'y trouvent, mais je suis triste et honteux de ne pas voir dans cette liste le nom de Mme Authié. Triste parce que nul n'a rendu à cette grande dame l'hommage mérité. Il est vrai que sa grande modestie ne l'a par fait sortir de l'ombre où elle a bien œuvré au péril de sa vie. Honteux de n'avoir rien fait pour la faire connaître, elle qui, toujours bénévolement, a servi les autres et la France.

Elle n'est plus de ce monde et son fils, Alfred Authié, qui fut lieutenant à la 2e DB l'a récemment rejointe.

A l'heure où j'avance dans la vieillesse (il ne faut pas avoir peur du mot, car les thermes de troisième âge ou de seniors sont bien dérisoires) à l'heure où je me retourne avec plaisir et émotion sur tout ce qui marqua fortement mon passé, je suis heureux de pouvoir enfin par le canal du prix de la résistance, rendre à Mme Authié, l'hommage qui lui est dû.

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