Jacques_AXTMEYER

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Jacques AXTMEYER - Extrait de l’Union des combattants, 1/97, n° 106 

LE DEPART : Pau 1942

 Arrêté le 20 septembre de cette année pour "propagande gaulliste", je suis condamné à une peine de trois mois de prison ferme. Ayant accompli mon temps, je suis libéré par un matin sombre de décembre. Après avoir signé la levée d'écrou au bureau du directeur qui me lance "bonne chance" (n'osant tout de même pas un : "au revoir, à bientôt"), je descends les quelques marches vers la cour et la liberté. Un surveillant tient la porte ouverte. J'aperçois ma femme accompagnée du contremaître de mon usine. A ce moment, le directeur m'appelle. Angoisse ! La porte se referme. Va-t-on me livrer à la Gestapo ?

"Voici votre carte d'alimentation"

Vraie sortie, cette fois. Ma femme m'embrasse, me dit sa peur, après cet incident. Mon collaborateur me serre la main fraternellement, puis s'éloigne rapidement. Nous rejoignons notre petit logement loué une semaine auparavant, tandis que nos deux garçons ont été confiés à des fermiers près de Vichy.

Notre bon ami, Georges B., nous invite à déjeuner avec lui. Très actif dans la Résistance et préoccupé de mon sort, il me conseille de partir via l'Espagne rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique du Nord. 
-"Tu es brûlé. Ton dossier est à la préfecture de Toulouse et au Ministère de l'Intérieur. Tu dois éviter une nouvelle arrestation et la déportation".

Ma femme partage son avis. Je dors mal au cours de ma première nuit de liberté.

Le lendemain, je me rends chez le Pasteur-Aumônier de la prison, lui exprime ma gratitude pour l'aide morale qu'il nous a prodiguée durant mon "absence".
-"Je suis très heureux de vous voir libre. Votre ami a raison. Partez ! Je vous indique le numéro de téléphone et l'adresse du premier maillon de la chaîne de l'organisation d'évasion protestante à Lyon. Apprenez-les par cœur. Vous les contacterez de ma part. Que Dieu vous protège !".

Emu, je le remercie, décidé à suivre ses recommandations.

Nous prenons congé de quelques amis et le surlendemain, nous montons dans le train pour Vichy, première escale pour voir nos fils. La ville est infestée de policiers français et allemands, civils et en uniforme. Il faut être très vigilant.

Un car nous dépose près du village d'Aronnes, où sont hébergés nos enfants. Nous sommes fort bien reçus par les paysans et les enfants sont en bonne santé. L'aîné, huit ans, ne pleure pas ; lorsque nous les quittons le cadet sourit. Au petit matin, le fils des fermiers nous conduit à travers les collines, jusqu'au car pour Lyon, où nous débarquons vers midi.

J'appelle le numéro de téléphone indiqué par le pasteur. Malgré plusieurs tentatives, je n'arrive pas à joindre mon "correspondant". Absent ? Coffré ? Quoi qu'il en soit, il est trop dangereux de se rendre à son domicile. Nous voilà dans la rue avec deux valises, un sac de montagne, donc facilement "repérables" dans la capitale de la Résistance, où nous risquons d'être interpellés par les flics.

Un moment de silence. Puis ma femme a une idée lumineuse : "au temple". Nous choisissons au hasard celui du 130, cours de la Liberté. Les gardiens, la soixantaine, sont très accueillants, ils écoutent notre histoire. Les choses vont vite. Ils nous offrent un café, préparent un lit dans la soupente, puis partagent leur dîner avec nous. Le jour suivant, nous contactons, de leur part, le pasteur Roland de Pury, un Suisse, qui, déjà en juillet 1940, dans ses sermons, stigmatisait le régime de Vichy, s'attirant quelques cris hostiles de la part des "fidèles" : "Retournez en Suisse !". Sa courageuse attitude le mènera à Montluc, d'où le gouvernement suisse le fera libérer. Le pasteur de Pury nous communique un autre maillon de l'organisation d'évasion vers l'Espagne, à travers les Pyrénées : Madeleine Barrot, à Montpellier, que je joins le jour même. Elle me met en rapport avec le pasteur Crespy qui m'apprend la marche à suivre.

Dans quelques jours, partira de  Perpignan un groupe d'une dizaine d’hommes auxquels je   pourrai me joindre.

Retour à Lyon pour préparer mes bagages. Alors que je suis à cent mètres du temple, je constate un déploiement de policiers procédant au contrôle d'identité des passants, fouillant même les cartables des enfants qui sortent d'une école toute proche. Je m'abrite derrière une porte cochère, heureusement ouverte. Au bout d'un quart d'heure je mets le nez dehors. Plus de policiers, la rafle est terminée, l'air est pur. Ma femme et les gardiens du temple me revoient avec soulagement. Je fais un rapport sur mes entretiens à Montpellier et annonce mon départ pour le lendemain.

Dernière nuit avant la séparation. L'émotion nous étreint. Nous cherchons nos mots. Ma femme rompt le silence.
-"Pars et que Dieu te garde"

Je confie ma compagne à mes nouveaux amis.

Arrivée à Montpellier en fin de soirée, le pasteur m'installe pour la nuit dans une chambre de bonne. Je dors mal, la pensée des miens ne me quitte pas. Je n'ose pas écrire. Trop dangereux.

Le pasteur me réveille de bonne heure, m'accompagne à la gare. La salle d'attente, une grande pièce toute en longueur où je m'assieds, juste à l'entrée "à toutes fins utiles". Je jette un coup d'œil circulaire. Peu de monde, quatre ou cinq personnes au fond.

Soudain, deux gendarmes pénètrent dans la salle. Je n'en mène pas large : canadienne, sac à dos, chaussures de montagne ferrées, tout me dénonce, mais les deux hommes ne semblent pas me voir et vérifient l'identité des gens assis à l'autre bout du local.

Tout doucement, précautionneusement, je sors, enlève ma canadienne, m'installe près de la porte du buffet et commande un café. La force publique s'évanouit dans la nature ou ailleurs.

Le train, qui a du retard, arrive enfin. Je suis seul dans le compartiment jusqu'à Narbonne, son terminus. J'agrippe un cheminot : 
-"la correspondance pour Perpignan ?"
-"Déjà partie. Devant ma mine déconfite, il me désigne le train venant de Paris.
-"Dépêchez-vous, il quitte dans une minute !"

Je saute dans le dernier wagon. A Perpignan, zone frontalière, les voyageurs subissent toujours un sévère contrôle d'identité. Je ne vois pas comment l'éviter. Par chance, notre train a accumulé un retard d'un heure, les policiers sont partis déjeuner. La sortie est "libre". Le pasteur auquel je suis recommandé n'est pas chez lui. J'erre pendant une heure dans la ville. Les rues sont vides, c'est dimanche. Retour chez mon correspondant. Lui-même et sa femme me reçoivent sans aménité.

Il se fâche, crie : "oui, j'ai reçu une lettre de Montpellier : je vous envoie un colis, sans aucune explication". Un moment de silence angoissant. Je ne sais que dire !

Finalement, ils me conduisent au temple, me confiant à la gardienne (pour un séjour de quatre à cinq jours) qui, la cinquantaine, la mine renfrognée, me désigne une chambre au rez-de-chaussée, assez spacieuse, aux volets clos (défense de les ouvrir), meublée juste d'un banc en bois, mon lit et d'une chaise. Elle me remet une vieille couverture, sale, trouée. Ici, je dois attendre les autres candidats à l'évasion.

La première nuit est longue. Mes pensées voguent vers les miens. Je m'endors au petit matin, fourbu. Il m'a été recommandé de quitter "la caverne" le moins possible, pour éviter les fréquentes patrouilles de police. Le matin, muni de mes articles de toilette, je me dirige rapidement vers un café tout proche, avale un jus et un morceau de pain, me lave et me rase, puis retourne à l'abri de fortune, le trou noir. Il n'est pas question de "faire du tourisme". Écrire à la famille ou aux amis. Trop risqué.

A midi, je quitte, toujours furtivement, ma cachette pour un bref déjeuner, achète un casse-croûte pour le dîner et ne sort plus de la journée. Ni le pasteur, ni mon hôtesse ne se montreront durant mon séjour de reclus. Cette existence me pèse et le troisième jour, je ne résiste pas à la tentation d'aller au cinéma, l'après-midi. Tout se passe bien, pas de flics à la sortie.

A quatrième jour de mon isolement arrive la femme du pasteur qui m'annonce le départ pour le lendemain, à 14 heures, direction Céret. Mais voilà qu'une nouvelle difficulté surgit. Il faut payer les guides : 4000 F. Personne n'en a fait mention auparavant. Et je ne possède que quelques billets de 100F ! J'indique le nom d'un ami, à Vichy, qui pourrait avancer cette somme. Sûrement, il le fera. Comme référence morale, je cite le nom du pasteur de Pau. Elle se contente de noter ces deux noms.

Le lendemain, à l'heure convenue, je monte dans le car. Il est complet. Je reste debout, regarde autour de moi, essaie de repérer mes compagnons. Je remarque quelques figures pâles. Le car s'arrêt peu avant Céret, en face d'un café. Montent alors deux gendarmes. Vont-ils contrôler nos pièces d"identité ?

Tension intense !

Un voyageur, d'une trentaine d'années est invité à descendre. Les trois hommes s'engouffrent dans le bistrot. Dix minutes plus tard, l'homme revient, souriant, un peu de mousse blanche sur la moustache.?

J'apprendrai par la suite que les gendarmes, manifestement au parfum, lui ont offert une bière, lui souhaitant "bonne chance".

A la tombée de la nuit, nous arrivons au terminus. Un honorable correspondant du 2e Bureau nous prend en charge et dans sa ferme, nous offre un splendide dîner, très apprécié. Nous prêtons, individuellement, serment de fidélité au Général de Gaulle et nous nous engageons à rejoindre les Forces Françaises Libres. Vers dix heures, notre hôte remet notre sort entre les mains de deux jeunes paysans, nos guides. Nous nous mettons en route vers la liberté.

Au revoir, Terre de France, famille, amis.

Au diable Hitler, la Gestapo, Vichy et la Milice. 

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